Africa fête, ou quand la musique sonne la révolution
Mardi 24/06/2008 | Posté par Xavier Thierry
Le 27 et 28 juin le festival Africa fête se déroule à Marseille. Quelle autre ville aurait pu coller avec l’esprit de la manifestation ? Le Marseille Bondy Blog reviendra durant la semaine sur le programme de cet événement.
Africa fête est un festival des cultures africaines né il y a 30 ans. Il a révélé au grand public des artistes aujourd'hui aussi réputés que Salif Keita ou Manu Dibango. Les aficionados de l’événement connaissent tous un certain Mamadou Konté. C’est le fondateur du festival, mort le 20 juin dernier. C’est donc avec une forte pensée pour son charismatique fondateur que la Friche accueillera le 30e anniversaire du festival les 27 et 28 juin prochain.
Mais la génèse d’Africa fête charrie tout un pan du militantisme révolutionnaire aujourd’hui oublié. Africa fête est né d’une longue aventure révolutionnaire qui a démarré dans les foyers de travailleurs immigrés d’Ile-de-France au tournant des années 1970, et s’est poursuivi à travers un mouvement nommé Révolution Afrique, qui ambitionnait de former une base révolutionnaire dans les foyers d’immigration pour renverser les dictatures en Afrique. Gilles de Staal, auteur du livre Mamadou m’a dit (comme la chanson de François Béranger), a participé à cette aventure aux côtés de Mamadou Konté.
C’est pour rétablir toute la vérité sur la vie de Mamadou Konté, et faire connaître cette aventure révolutionnaire, éclipsée par la rénomée d’Africa fête, que Gilles de Staal a senti le besoin d’écrire un livre. En 1969, l’année où Gilles de Stall rencontre Mamadou Konté, il est un immigré malien parmi d’autres, vivant dans un foyer de travailleur africains de la région parisienne. Gilles de Staal, qui était à l’époque un actif militant révolutionnaire, a infiltré ces foyers. Les conditions de vie étaient dignes d’un apartheid. Les Français n’avaient pas le droit d’y entrer. Les immigrés vivaient reclus, en marge de la société. Et tous ces foyers étaient possédés, et gardés, par des fonctionnaires de l’époque coloniale. D’où l’expression souvent utilisée de « colonialisme à domicile ». Insalubrité, tuberculose et autres maladies rythmaient le quotidien, dans l’ignorance quasi généralisée.
Comme le dit Gilles de Staal, dans ces conditions, « il était impossible qu’il ne se passe rien. » Avec d’autres militants révolutionnaires, il va organiser « la lutte des foyers ». Les immigrés vont s’organiser en « comités de locataires. » Mais il n’est pas question d’obtenir des avancées sur des droits précis. A l’époque, on est quelques années après 1968, et le mot révolution a encore un sens. Il fallait réussir ce qu’on avait raté en mai 1968. Au fil des années, Mamadou Konté devient un des militants les plus actifs.
L’organisation change plusieurs fois de noms, avant de devenir Révolution Afrique. Elle est dirigée par les Africains des foyers eux-mêmes. Mamadou Konté en est un cadre. Au milieu d’eux, Gilles de Staal est un des deux seuls blancs. En collaboration avec des militants révolutionnaires du Mali, du Sénégal, de Djibouti, Révolution Afrique va progressivement tenter d’infiltrer le continent noir pour renverser les dictateurs à la tête du Mali, du Sénagal...
Mais l’époque rattrape Mamadou Konté et toutes les organisations révolutionnaires. La fin des années 1970 est marquée par un essoufflement des nombreux mouvements révolutionnaires de l’époque, qui concorde avec une vague de répression des pouvoirs publics.
Et cet essoufflement tombe au moment où Révolution Afrique a le plus besoin d’argent pour ces projets en Afrique. S’ajoute une interdiction de l’organisation prononcée par l’Etat. Pour sauver le mouvement, l’idée d’organiser un concert de soutien à Révolution Afrique voit le jour. Les artistes viennent bénévolement. Aucun fil conducteur ne dicte la programmation. On trouve de la musique traditionnelle africaine aux côtés de la musique traditionnelle bretonne (Gilles Servat), de François Béranger, et même de Claude Nougaro. C’est quelque chose d’impensable à l’époque, un brassage de populations inédit. Le premier concert d’Africa fête est un succès populaire immense. Et l’esprit du festival naît lors de ce premier concert en 1978.
L’opération est rééditée, mais cela n’empêche pas Révolution Afrique de pérécliter. Mamadou Konté a souhaité reprendre le flambeau d’Africa fête jusqu’à sa mort le 20 juin dernier. Il l’a recentré sur la musique et la culture africaine. Le festival est devenu un tremplin pour nombre de talents africains. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est que pour Mamadou Konté, l’organisation d’Africa fête s’est révélée un gouffre financier. Les artistes ne venaient bien évidemment plus bénévolement. Et pour payer les cachets, Mamadou Konté se ruinait. Mais à défaut d’argent, l’homme avait, d’après tous ceux qui l’ont croisé, un charisme inoubliable. Et ça, ça ne se perd pas.
Xavier Thierry
Pour connaître l’histoire des luttes de foyer, de Révolution Afrique et d’Africa fête plus précisément : Mamadou m’a dit de Gilles de Staal aux éditions Sillepse, à 20€.
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